« Un désengagement doit être formulé comme un projet, avec des objectifs et des phases planifiés »

Bruce Rennes - Chargé de projets FICD - www.ficd.ch

L’autonomisation devrait être dans l’ADN même de tout projet de développement. Ce concept est parfois difficile à imaginer pour les petites ONG. Mais une stratégie claire de désengagement doit être écrite dès les balbutiements du projet. « C’est même un projet à part entière », selon Reto Gmünder, membre de la Commission technique de la Fédération interjurassienne de coopération et de développement (FICD) et, par ailleurs, auteur, en mai 2015, d’un rapport intitulé « Erfahrungen aus Ablösungsprozessen der Schweizer Allianz Mission in Guinea und Angola » (« Expériences des processus de désengagement de la mission de l’Alliance suisse en Guinée et en Angola) rédigé pour le compte des organisations UNITE et Schweizer Allianz Mission.

En s’intéressant à la stricte définition d’un projet, on y débusque un détail particulier : celui-ci est limité dans le temps ! Ainsi, au cours de la maturité du projet, la stratégie de désengagement évolue jusqu’à devenir une notion primordiale. Cette question, qui devrait être pensée dès la mise en œuvre, prend différentes formes, bien souvent imbriquées les unes dans les autres.

Le désengagement institutionnel

Au début, il arrive qu’une ONG travaille dans le Sud sous son nom propre. Elle collabore alors avec des individus qui s’engagent à titre personnel. Dans cette configuration, il n’existe pas une structure institutionnelle locale pour gérer le projet. Et c’est dans le cadre d’une première forme de désengagement, que l’organisation suisse va appuyer la structuration d’une organisation sur place, ce qui implique notamment la mise en place d’un comité, la mise en place d’une base juridique avec des statuts et la reconnaissance de la nouvelle structure par l’Etat. « D’ailleurs, il est parfois bien plus facile de faire reconnaître par l’Etat une ONG étrangère qu’une ONG locale », souligne Reto Gmünder.

Le processus de désengagement comporte des phases organisationnelles. Le transfert de patrimoine est l’un des plus compliqués à réussir. Cela concerne des terrains, des bâtiments ou encore des véhicules. Parfois, plusieurs années sont nécessaires pour que le transfert soit effectif. Le délai peut susciter des tensions entre l’ONG Suisse et le nouveau partenaire. Pour notre expert, ces tensions ne sont pas négatives : « C’est bien qu’il y ait des frottements. C’est la preuve que l’association partenaire s’affirme ! »

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Le désengagement permet la création de structures locales. Ici, une nouvelle association se choisit un logo, Solidariedade Evangélica-SOLE Angola, Luanda, Angola, mai 2015. ©Reto Gmünder

Remise du projet et retrait financier

Impliquée dans le management du projet, une ONG basée en Suisse a deux solutions : remettre le projet à la structure locale qu’elle vient de créer ou le transmettre « clé en main » à une organisation locale existante. Dans ce second cas, il est impératif de connaître les acteurs qui travaillent déjà sur place. De l’avis même de Reto Gmünder, cette solution est rarement choisie. « Généralement, le retrait opérationnel d’une organisation suisse s’accompagne d’un retrait financier. Une constellation qui n’est pas attractive pour convaincre d’éventuels repreneurs. »

Le retrait financier est la forme de désengagement la plus difficile à mettre en place. Toutefois, en partant du constat qu’un projet est limité dans le temps, on assure son financement sur une période donnée. Le modèle d’affaire doit donc prévoir à moyen-long terme soit un autofinancement, soit la fin du projet. On l’a vu, cette question n’intervient souvent qu’en cours de route alors qu’elle devrait être réfléchie dès le début. Prenons l’exemple d’une institution qui offrirait des cours de formation gratuits et qui, après l’arrêt de son soutien financier, serait obligée de faire payer ses bénéficiaires. On constatera une baisse substantielle du nombre d’élèves. « Dans les faits, on s’engage avec de bonnes intentions mais on ne va souvent pas au bout de la réflexion en termes de durabilité financière. »

Retrait de personnel

Lors de la fin du contrat d’un volontaire envoyé au Sud, il est important d’avoir un cadre institutionnel local sain. En effet, il est préférable que l’organisation locale soit elle-même responsable de la transition. Pour que celle-ci s’effectue en douceur, il est impératif d’identifier la ou les personnes qui reprendront les tâches du volontaire. Une succession qui n’est jamais « one to one ». En effet, le coopérant va remettre les différentes parties de son travail à tout un système : un comité, une direction, une équipe opérationnelle, etc. Idéalement, toutes les responsabilités devraient avoir été remises six mois avant le départ. Sur le dernier semestre, le volontaire ne doit plus qu’assumer une tâche d’accompagnement. « Attention, précise Reto Gmünder, de même que la transition commence bien en amont, le départ du volontaire ne devrait lui aussi être qu’un jalon intermédiaire du désengagement. Un partenariat ne s’achève pas après le dernier sou versé. »

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Brochure de formation à la création d’associations, Projet Potal Men, Bénin, octobre 2016. ©Reto Gmünder

Un désengagement à gérer comme un projet

Reto Gmünder en est persuadé : quelle que soit la forme, le désengagement doit être formulé à la manière d’un projet. Il comporte des objectifs précis et des phases planifiées. La première devrait comporter l’élaboration d’un modèle d’affaire réaliste. Seulement après, peut être mis en œuvre le désengagement institutionnel et opérationnel. Enfin, la dernière phase concerne le retrait financier. Ce dernier doit rester progressif, en passant d’un subventionnement à la couverture d’un déficit, par exemple. « La fin du financement d’un projet peut parfois induire un changement de philosophie. J’ai visité des écoles pour intouchables en Inde qui sont devenues des écoles privées pour classe moyenne. Avec ce modèle d’affaires, l’autofinancement de l’établissement, assuré grâce aux frais de scolarité payés par les nouveaux entrants, offre un accès gratuit à l’éducation aux couches de population les plus pauvres. »

Enfin, au moment du désengagement, il est essentiel de prendre en compte les attentes culturelles. « En Afrique, il est mal vu de casser une relation. Fermer un projet pour entreprendre autre chose ailleurs passe mal aux oreilles africaines. A voir donc comment la relation peut continuer, en veillant bien à ce qu’elle ne soit pas paternaliste. » Dans les faits, une organisation se donne toujours comme objectif de se maintenir. Une association sans projet ne peut que se dissoudre. « C’est une problématique institutionnelle qui pousse certaines ONG à éviter un désengagement, pourtant nécessaire. Pour le résoudre, une organisation devrait éviter de se rendre dépendante d’un projet en travaillant avec plusieurs projets qui se situent à des étapes d’existence différentes. Ainsi, lors de la clôture d’un projet, l’association ne connaît pas de vide existentiel », conclut Reto Gmünder.

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